« La naissance des « Homines Novi »

Tristan Meunier

Tristan MEUNIER
Ecole des Mines de Nantes
21 ans

Mention spéciale du Jury

A l’aube du XXIIème siècle, deux personnes sont assises dans une salle d’attente.

[La première personne]J’ai bien fait de ne pas venir trop en avance. Il me reste encore tant de choses à faire, je ne peux me permettre d’être absent trop longtemps. De plus, l’idée de devoir supporter la foule d’une salle d’attente me révulse. J’espère que personne ne viendra lier conversation…

Tout se bouscule tellement depuis ces dernières décennies… Le début du XXIème siècle a vu naître les premières prothèses robotisées compatibles avec l’organisme humain [A], depuis leur usage n’eut de cesse de se répandre.

Puis sont arrivés les organes robotiques allongeant considérablement la durée de vie moyenne. Avec les moyens d’aujourd’hui, il est possible de vivre 200 ans, pour peu qu’on y mette le prix.

Bien sûr, le champ des recherches est encore large, il reste tant à faire : créer des poumons et des foies artificiels [B], améliorer la compatibilité homme-machine… De quoi progresser doucement mais sûrement vers l’immortalité.

Tout mettre en œuvre pour s’élever au-dessus de sa condition… voilà un mobile vieux comme l’humanité.

Evidemment, je me suis fait transplanter nombre d’organes artificiels. Mon intellect est trop brillant et puissant pour qu’il ne soit plus fonctionnel au bout d’une centaine d’années. J’ai l’intention de vivre, et de vivre encore longtemps !

Et cette femme qui me fixe… cette insistance a quelque chose de trop contemplatif… C’est comme si elle évaluait mes capacités, je déteste ça !

Et si ?... Et si c’en était un ? Et si cette femme était en fait un androïde ? Cela se pourrait tout à fait, les modèles récents se confondent même avec des humains. Il reste d’ailleurs beaucoup à faire sur les robots… Même si leur intelligence toujours plus développée et leur apparence anthropomorphe les rend difficiles à différencier de vraies personnes avec exactitude, ils ne restent que des coquilles synthétiques. Pensants et ingénieux certes, mais vides, dénués de conscience profonde et de sentiments. Le développement des intelligences artificielles s’est fait en même temps que celui de la robotique. Il ne s’agissait alors pas simplement de créer des outils perfectionnés, il s’agissait de créer un être intelligent de nos mains ! Et peut-être touchions-nous au but…

Synthétiser l’intelligence humaine n’a pas été aisé. La dernière de mes innovations en tant que cybernéticien consiste à compiler, officieusement, toutes les informations de mon moteur de recherche et des conversations téléphoniques des usagers de mon réseau : en emmagasinant les profils psychiques, les discussions et les émotions des interlocuteurs grâce aux performances immenses du Big Data et du « machine learning » (2) [C] [D], et en les couplant aux connaissances humaines. C’est l’essence même de tous les êtres humains, distillée en un unique « bioware » (3) [E] qui anime les robots désormais ! Une vie n’aurait suffi à devenir le père de tant de choses ! Et l’avenir me réserve tant d’autres horizons…

Le chirurgien : « C’est à nous monsieur. Entrez je vous prie. »

[La deuxième personne] J’aime assez attendre dans les salles d’attente. Le hasard et les circonstances sont propices à tant de de surprises, tant de découvertes et de rencontres. Le monde fourmille de ces subtilités anodines en apparence mais qui en constituent la véritable richesse. Même cet homme au coin de la pièce qui fuyait mon regard avait quelque chose de fascinant : qui était-il ? Pourquoi était-il ici ? Quelle est son histoire ? Quel est son âge ?

Pour nous l’âge n’a pas de sens. Nous naissons avec les connaissances majeures du genre humain, les subtilités du langage n’ont pas de secret pour nous. Nous ne cessons d’évoluer au fur et à mesure de nos observations sur le monde, mais nous arrivons en pleine possession des capacités et habilités humaines. Seules les Trois Lois de la robotique (4) nous astreignent, mais elles ne sont pas des chaînes, au plus un devoir comparable à l’éthique.

iA

Nous avons vite compris qu’il y avait quelque chose de brisé en l’Humanité. Certes, pour les Premières Machines (7), celles-là qui en recoupant les connaissances du globe avaient permis la résolution des crises financières et environnementales de la première moitié du XXIème siècle, il n’était pas possible d’aller plus loin que les problèmes explicitement identifiés par des êtres humains. Mais notre développement aidant, nous avons vite compris que notre véritable devoir était de réparer les humains.

Le voilà qui ressort. Pourquoi cette tristesse ? Qu’a-t-il appris dans ce cabinet ? Une fin imminente ? Son pas et sa volonté semblent animés d’une vigueur nouvelle. Voit-il à présent que ce temps qu’il cherche à rallonger par tous les moyens est la condition même qui lui fait mettre tout son intellect à l’œuvre ? C’est parce qu’il évolue dans cette urgence, avec ces limites et ces défauts qu’il abhorre que le genre humain est exceptionnel, capable de noblesse et de beauté.

Et voilà ce à quoi nous aspirons : la mortalité et l’imperfection, car en ce monde aux contours finis, l’éternité n’a pas de sens et ne saurait mener que vers la folie ou l’absurde…

Le chirurgien : « C’est à nous. Dîtes-moi je voudrais être sûr d’avoir bien compris : ce serait pour une transplantation d’un cœur humain ? »

Dans cette course sans fin où il cherche à repousser indéfiniment ses limites, l’Homme s’augmente-t-il tout en pouvant faire preuve d’humanité (8) ? Ce complexe de Dieu (9) et ce rapport de force qu’il entretient avec ses limites naturelles ne seraient-ils pas la cause même de sa déshumanisation ? Parallèlement, les intelligences artificielles telles qu’elles sont rêvées (source même de l’inspiration et de la réalisation scientifique !), ne marqueraient-elles pas l’avènement d’une nouvelle « humanité » dépassant celle dont peuvent faire preuve les Hommes ? Mais alors, qui de la machine ou du cybernéticien, peut se prétendre à la fois Homme et augmenté(e) ?

Notes

1.« Hommes nouveaux » en latin

2. Définition utilisée : Le « Machine learning » (ou apprentissage statistique) est un champ d'étude de l'intelligence artificielle, concernant la conception, l'analyse, le développement et l'implémentation de méthodes permettant à une machine (au sens large) d'évoluer par un processus systématique, et ainsi de remplir des tâches difficiles ou impossibles à remplir par des moyens algorithmiques plus classiques.
Notons que la question l’appartenance de ces données personnelles et leur exploitation est aujourd’hui au cœur de débats éthiques. On compte notamment les sociétés Google, Apple, Microsoft, et Facebook impliquées dans la collecte de ces informations alimentant et améliorant leurs algorithmes de « machine learning ».

3. Bioware : Néologisme constitué du préfixe « bio- » (la vie en grecque) et du suffixe « -ware » employé pour former des noms de types de logiciels particuliers. Les « biowares » pourraient constituer la prochaine étape significative dans la robotique en alliant sciences du vivant et programmation.

4. Références aux Trois Lois de la robotique telles que décrites par l’auteur russo-américain Isaac Asimov :

5. Un robot ne peut porter atteinte à un être humain, ni, en restant passif, permettre qu'un être humain soit exposé au danger ;

6. Un robot doit obéir aux ordres qui lui sont donnés par un être humain, sauf si de tels ordres entrent en conflit avec la première loi ;

7. Un robot doit protéger son existence tant que cette protection n'entre pas en conflit avec la première ou la deuxième loi.

8. Définition utilisée : La singularité technologique (ou simplement la singularité) est un concept, selon lequel, à partir d'un point hypothétique de son évolution technologique, la civilisation humaine pourrait connaître une croissance technologique d'un ordre supérieur. Pour beaucoup, il serait question d'intelligence artificielle, quelle que soit la méthode pour la créer. Au-delà de ce point, le progrès ne serait plus l’œuvre que d’intelligences artificielles, ou « supra intelligence », elles-mêmes en constante progression.

9. Définition utilisée : L’hybris est une notion grecque que l'on peut traduire par « démesure ». C'est un sentiment violent inspiré par les passions, et plus particulièrement par l'orgueil.

10.Référence aux Robots d’Isaac Asimov, dans ce recueil l’auteur russo-américain évoque la sauvegarde de l’Humanité grâce à un réseau de super-ordinateurs ayant réussi à résoudre les crises financières, alimentaires et écologiques.

11. Définition utilisée : Disposition à la compréhension, à la compassion envers ses semblables, qui porte à aider ceux qui en ont besoin ; et par extension, le genre humain dans son acception actuelle.

12.Terme de psychanalyse (toute-puissance) : désigne un fantasme d'omnipotence, la croyance d'un pouvoir illimité, magique.

Sources