Connecter pour déconnecter

Maxime Grzesiewski

21 ans, NEOMA Business School Reims
Prix de publication

GM6 - Maxime Grzesiewski

Samedi 15 Novembre 2014, je suis reçu avec mes parents dans la maison des voisins dont on me parle depuis longtemps. Ma mère s’amuse : « Tu vas enfin rencontrer Sarah ». Je sonne, le portail s’ouvre, Christine et Arnaud nous reçoivent dans une pièce à vivre spacieuse qui occupe tout le rez-de-chaussée. Le style est élégant, l’espace bien organisé, la déco épurée. L’apéritif débute et avec lui son lot de conversations sur le village et soudain une voix s’élève de l’espace cuisine « le robot est de retour à sa base », surpris, je fixe Arnaud qui esquisse un sourire fier; « c’est Sarah qui nous dit que le robot qui tond la pelouse est rentré à sa base de rechargement ».

Sarah c’est le nom du système d’intelligence artificielle couplé à un système de domotique relié à l’ensemble des commandes électriques, à l'alarme et aux objets connectés de la maison.

Arnaud est un passionné et moi un curieux. Je lui pose toutes les questions qui me passent par la tête. « Mais comment tu fais ça ? Tu as commencé quand ? Qu’est-ce que tu peux faire d’autre ? » L’apéritif finit en démonstration. « Bonjour Sarah !» et Sarah répond, « Sarah quel temps fera-t-il demain ?» et Sarah annonce la météo, « Sarah ; ambiance Versailles » et Sarah allume toutes les lumières de la maison.

Ce qui ressemble à un jouet de geek est en fait bien plus que ça. « Mon objectif est de rendre la maison autonome dans sa gestion. Je réfléchis à programmer beaucoup de nouvelles fonctions, par exemple s’il pleut le matin elle m’annoncera une bonne nouvelle ou me dira de ne pas oublier mon parapluie. »

Les applications sont illimitées même si, pour s’en rendre compte, il faut penser comme la machine. C’est ce qu’Arnaud fait depuis des dizaines d’années. « D’ailleurs quand j’ai programmé la fermeture des volets avec le coucher du soleil, un soir on s’est retrouvés coincés dehors, j’ai donc modifié le programme afin que le volet ne se ferme pas si la baie vitrée est ouverte. » Bien entendu Sarah est aussi reliée aux Iphones de la famille si bien qu’en demandant « où se trouve Christine ? » Sarah géolocalise son épouse pour lui indiquer sa position.

A ce moment je me pose les questions d’usages ; et l’éthique dans tout ça ? « Tu n’as pas peur d’être suivi à la trace ? Mais, tu l’es déjà ! Passe-moi ton Iphone » et en quelques secondes il me sort une liste des 5 lieux où je me rends le plus souvent ! 1 Avec une précision incroyable mon téléphone sait combien de temps j’ai passé chez mes amis, au bar, à l’école. Je ne peux plus mentir à personne ! Moi qui pensais avoir désactivé toutes ces fonctions !

Je les désactive immédiatement. Je ne sais pas bien pourquoi d’ailleurs ; je n’ai rien à cacher mais ces fantasmes véhiculés par des films comme A.I. Intelligence Artificielle ou 2001, l’Odyssée de l’espace 2 prennent le dessus. Au fond ce serait génial si mes parents pouvaient simplement demander à la cuisine où se trouve leur fils ; combien de coups de fils stressants et de disputes inutiles pourraient être évités !

Ce repas me fait cogiter; fou ou génie ? Pour moi c’est un visionnaire ! Les images de l’intelligence artificielle prenant le pas sur l’Homme je n’y crois pas ! Mon émerveillement progresse quelques jours plus tard quand je tombe sur un article du journal Le Monde 3 qui explique pourquoi Barack Obama et Mark Zuckerberg, entre autres, s’habillent toujours de la même façon. Ces habitudes font échos à de nombreux travaux qui expliquent que les petites décisions fatiguent le cerveau, pour être plus tranchant toute la journée donc, le Président Obama refuse de s’encombrer l’esprit avec des décisions concernant son style vestimentaire ou son alimentation. Ces objets connectés nous permettent de dégager plus de temps pour des réflexions plus complexes. A l’instar du personnage Lucy, du film de Luc Besson, Arnaud est aujourd’hui capable d’utiliser plus de 10% de son intelligence à un instant t et ce non pas en utilisant plus de ses capacités cérébrales mais en faisant fonctionner des dizaines d’objets simultanément pour effectuer différentes tâches.

Ce phénomène s’observe quotidiennement chez la plupart des individus « connectés ». Les smartphones ont transformé notre façon de travailler. Même les vignerons utilisent des technologies très avancées pour optimiser leurs productions. Ils transmettent certaines fonctions qui faisaient l’âme de leur métier à des calculateurs, qui déterminent à leur place la maturité du raisin, pour se concentrer sur des tâches moins rationnelles comme la dégustation et l’élaboration du vin qui fait appel à une sensibilité dont les machines sont incapables pour le moment.

Alors oui, tous ces objets connectés ont une âme à partir du moment où il ne s’agit plus de simples automates, programmés pour effectuer une tâche, mais bien de formes d’intelligences capables d’échanger des données pour accomplir une mission. Ils disposent d’une partie de l’âme que le programmeur leur confère, tout comme Arnaud délègue une partie de son âme de maître de maison à Sarah. Nos machines nous permettent d’accomplir ainsi une partie de l’idéal platonicien 4: s’évader de la prison que constitue le corps.

Mais ces fragments d’âmes ne peuvent survivre indéfiniment à leurs créateurs. Contrairement à nous, les objets réagiront toujours avec cohérence en se basant sur des données et ne chercheront pas à survivre et se reproduire. Aucun objet ne brulera de la même passion qu’Arnaud pour la programmation.

Le robot ne pourra jamais maitriser la notion de justice, se positionner entre le bien et le mal et encore moins verser une larme en écoutant le Concerto pour violon de Tchaïkovski.

Notes

1. Pour épater les copains : Paramètres – Confidentialité – Service de localisation oui – Services Système – Lieux fréquents

2. Films de Stanley Kubrick, grand précurseur de la réflexion sur l’intelligence artificielle (Kubrick n’a pu finaliser A.I. Le film fût finalement réalisé par Steven Spielberg)

3. Pourquoi Barack Obama et Mark Zuckerberg s’habillent-ils toujours pareil ? , Le Monde, 28 Novembre 2014, http://www.lemonde.fr/m-styles/article/2014/11/28/pourquoi-les-puissants-s-habillent-ils-toujours-pareil_4530879_4497319.html

4. cf Phédon de Platon et les merveilleux cours de Philosophie traitant de l’allégorie de la caverne.

Sources