Ils ne connaissent aucune de ces attitudes solidaires qui font la force des vraies sociétés

Nino Garcia

20 ans, HEC Paris
Prix de publication

GM6 - Nino Garcia

Les progrès de la science ont permis d’associer nombre d’objets ayant traditionnellement une fonction unique – montres (b) , lunettes (c) , GPS (d) – aux nouvelles possibilités technologiques, leur apportant des capacités auparavant insoupçonnées. Si la multiplication de ce type d’objets constitue une avancée scientifique indéniable, qu’en est-il du caractère humain de ces êtres – en sont-ils ? – connectés et dématérialisés ? C’était le sujet du débat tenu en ce 5 décembre 2016 à l’Université Panthéon Sorbonne, intitulé : « Objets connectés, avez-vous donc une âme ? ». Nous y étions, et voici les grands traits de cette discussion qui s’annonçait houleuse.

Un objet peut-il penser ?

Le thème du débat planté, le professeur Metadi a pris la parole. Pour lui, pas de doute. Dans la lignée d’Aristote (1) , il affirme que l’âme est ce qui entraîne la vie, or l’objet n’est que le récepteur mécanique de l’intelligence et du raisonnement humains. Il est donc dépourvu d’âme. Que fait un compteur de pas, si ce n’est enregistrer des mouvements et les retranscrire à travers un nombre ? Bien loin de cet avis, le professeur Dupart prit l’exemple de ces montres qui conseillent le patient sur son activité physique (e) (2) . « Justement, qui est derrière tout ceci ? répondit Metadi. La tête pensante, le médecin, qui programme selon des données que lui seul maîtrise ». Alors qu’il terminait sa phrase, son micro prit la parole pour déclarer qu’il parlait trop vite pour le public. Pour le plus grand bonheur de Dupart, qui trouvait là un argument renforçant sa thèse ! « Non, non, intervint le modérateur. Il apparaît bien évident que ce petit jeu de micro n’est qu’un compteur doublé d’une parole enregistrée ».

Les objets connectés pourraient être les égaux des humains

Pourtant, comme le souligna immédiatement Dupart, il suffit de regarder les faits. En 2020, on prévoit 80 milliards d’objets connectés pour moins de 8 milliards de personnes, comme en témoigne ce graphique présenté sur l’écran géant de l’auditorium (3) :

Dès lors, il apparaît clair que combinés aux progrès de la robotique, 80 milliards d’objets connectés pourraient facilement s’organiser entre eux et créer une sorte de société concurrençant la nôtre (f) ! Ils ont l’intelligence transférée des hommes et la puissance technologique de la machine – ils sont surhommes et sur-machines, comme un stade avancé de l’évolution équivalent du transhumanisme : le transmachinisme. D’autant plus qu’ils disposent dans leurs bases d’une quantité incroyable de données nous concernant. Ce croisement du Big Data et des objets connectés nous effraie tous : saviez-vous qu’en rachetant Nest Labs pour 2,3 milliards de dollars en 2014, Google a déjà commencé à utiliser les objets connectés pour tout connaître de ses consommateurs (4) ou que Facebook conduit des expériences sur ses utilisateurs ? (5)

Loin d’être déstabilisé, Metadi lança alors une des phrases dont il a le secret, dans la droite ligne des orateurs du passé : « Ils ne connaissent aucune de ces attitudes solidaires qui font la force des vraies sociétés. Ils ont des attitudes solitaires, qu’importe à une montre ce qu’annonce sa cousine sur le bras du voisin ! ». Pourtant, pensons aux compteurs d’énergies intelligents, qui permettent d’analyser et réguler les consommations respectives de plusieurs pièces et de prendre les décisions afférentes (6) . En outre, l’interconnexion se fait à travers les données relatives à une même personne recueillies par plusieurs objets, ce qui est à mon avis le danger principal. Scannée de tous côtés, la personne voit son profil dressé par les machines indépendamment de toute action humaine ! Immédiatement, le professeur Dupart saisit l’occasion et rebondit sur cet aspect, sentant que le modérateur s’apprêtait à soutenir son adversaire du jour.

Le futur de l'âme

Dupart souligna donc la dangerosité de ces objets connectés, remarque qui me parut tout à fait pertinente : « Si nous refusons de reconnaître la puissance potentielle des objets connectés qu’implique leur autonomie, nous allons droit dans le mur ! Voulez-vous créer un nouveau Frankenstein (g) des temps modernes ? ». Apparemment désireux d’avoir le dernier mot, Metadi lui rendit la monnaie de sa pièce sans attendre. Comment pourrait-on sacrifier un tel potentiel sous prétexte d’un risque minuscule et incertain que quelques personnes exagèrent ? Nous avons toujours eu tendance à voir un futur plus technologique qu’il ne l’est réellement. En 1968, 2001 était déjà le règne suprême de la machine ! (h) (7) Non, ces objets n’ont pas d’âme, argumenta-t-il, et non, ils ne sont d’aucun danger pour l’espèce humaine. Ils en sont et en resteront la création destinée à lui obéir. Cet argumentaire rapide mérite pourtant quelques éclaircissements. Même si les objets en eux-mêmes ne sont pas dangereux, l’utilisation par autrui des données qu’ils stockent l’est bien davantage : usurpation d’identité et détournement de données à but lucratif sont des risques bien réels et sont la conséquence d’un usage parfois peu attentif de la part des consommateurs (8) . On parle dans le jargon médical de consentement éclairé du patient(9) : dans le domaine des objets connectés, l’utilisateur manque souvent de cet éclairement indispensable à sa sécurité.

Un mot pour l'avenir

Alors oui, restons sur nos gardes ! Rappelons à nos lecteurs qu’en 2012, l’université de Cambridge a ouvert un centre de réflexion, The Centre for the Study of Existential Risk(10) , visant justement à réfléchir quant à tous ces dangers évoqués précédemment. Soyons prudents, et suivons nos amis anglais. Mettons les machines au service de notre intelligence et non notre intelligence au service des machines ; Néo doit vaincre HAL 9000. Nous vous donnons rendez-vous la semaine prochaine pour un nouveau débat passionnant qui aura pour thème : « Tout débat a-t-il un sens ? »

Notes

(a) Toute ressemblance avec des faits réels ne saurait être que pure coïncidence.

(b) Par exemple, La Montre Bleue, la Sony Smartwatch ou l’iWatch d’Apple que nous évoquons au cours de l’article.

(c) Les Google Glass en sont bien sûr les principales représentantes.

(d) Les GPS donnant en temps direct la position des radars ou les infos trafic sont des objets connectés très populaires.

(e) Nous pouvons par exemple penser à l’iWatch d’Apple dont la sortie est annoncée en avril 2015

(f) Laissons nos lecteurs cinéphiles retrouver ces classiques de révoltes de robots au cinéma !

(g) Nos amis cinéphiles seraient cette fois-ci bien avisés de lire l’oeuvre originale de Mary Shelley plutôt que les films qui en sont plus ou moins inspirés …

(h) Toujours pour nos amis cinéphiles, à voir et revoir sans modération !

Sources

(1) Aristote, traduction J. Tricot, De l’âme, Paris, Vrin, Collection « Bibliothèque des textes philosophiques », édition de 1934.

(2) Apple, L’Apple Watch en détails , 2015. [En ligne]. Disponible : https://www.apple.com/fr/watch/

(3) IDATE, The internet of things market, 26 août 2013.

(4) La Tribune, Stéphane Darracq, Les objets connectés, chevaux de Troie du Big Data, 17 mars 2014. [En ligne]. Disponible : http://www.latribune.fr/opinions/tribunes/20140317trib000820483/les-objets-connectes-chevaux-de-troie-du-big-data.html

(5) Le Figaro, Facebook a conduit une expérience secrète sur 700 000 utlisateurs, 30 juin 2014. [En ligne]. Disponible : http://www.lefigaro.fr/secteur/high-tech/2014/06/30/01007-20140630ARTFIG00096-facebook-a-conduit-une-experience-secrete-sur-700000-utilisateurs.php

(6) Centre d’Innovation des Technologies sans Contact, Analyse et perspectives d’avenir pour l’Internet des objets, 2013. [En ligne]. Disponible : http://www.citc-eurarfid.com/studies/Analyse%20et%20perspectives%20d%27avenir%20de%20l%27internet%20des%20objets1.pdf

(7) Kubrick Stanley, 2001, L’odyssée de l’espace, 1986. Edition collector Stanley Kubrick, 2007.

(8) Commission Européenne, “Article 29 Data Protection Working Party”, Opinion 8/2014 on the Recent Development of the Internet of Things, Adoptée le 16 septembre 2014. [En ligne]. Disponible : http://ec.europa.eu/justice/data-protection/article-29/documentation/opinion-recommendation/files/2014/wp223_en.pdf

(9) Haute Autorité de Santé, Jean-Yves Bousigue, « Information sur le risque, consentement éclairé et concertation », Lettre Accréditation des médecins n° 28, mars / avril 2013. [En ligne]. Disponible : http://www.has-sante.fr/portail/jcms/c_1366912/fr/information-sur-le-risque-consentement-eclaire-et-concertation

(10) Price Huw, Tallinn Jaan & Rees Martin, Cambridge University, Humanity’s last inventionand our uncertain future, 25 Novembre 2012. [En ligne]. Disponible : http://www.cam.ac.uk/research/news/humanitys-last-invention-and-our-uncertain-future