Le « supplément d'âme » des objets connectés

Paloma SORIA

23 ans, ESSEC Business School
mention spéciale du jury

Paloma Soria

Simple effet de mode, investissement astucieux ou vraie révolution sociale ? Alors qu’ils commencent à séduire le grand public, les objets connectés suscitent l’intérêt des grandes entreprises depuis plusieurs années. Entre enthousiasme et scepticisme, décryptage d’un phénomène qui pourrait bien insuffler une révolution sans précédent.

Des gadgets à gogo

Depuis le lancement du premier objet connecté en 2005, le lapin Naztabag qui diffusait de la musique, ces objets insolites offrant une connexion à Internet ont connu une rapide évolution. Bracelets, balances, lunettes, les objets connectés envahissent peu à peu notre quotidien. On en comptait déjà 9 milliards dans le monde en 20132. Un chiffre impressionnant qui devrait tripler d’ici 20203 grâce à des investissements fertiles. Géants des nouvelles technologies, start-up audacieuses, nombreux sont ceux qui voient dans les objets connectés une opportunité économique. Ainsi, l’équipementier fitness français Withings est parvenu à une levée de fonds de 23,5 millions d’euros en 2013, tandis que Sigfox, l’opérateur télécom des objets connectés pourrait parvenir à en lever 100 millions cette année. Sigfox atteindrait alors une valorisation totale d’un milliard d’euros4. Dans le même temps, Samsung a annoncé vouloir investir cette année plus de 88 millions d’euros dans le développement de l’offre Samsung Gear5.

Manne financière, l’Internet des objets se heurte pourtant à la tiédeur des consommateurs. Si 69% des Français affirment connaître les objets connectés, 39% avouent ne pas savoir exactement ce qu’ils recouvrent et seuls 2% possèdent une montre ou un bracelet connecté6. A ceci, s’ajoute une adoption potentielle loin d’être unanime puisque 45% des Américains envisagent d’acheter des Google Glass et seulement 27% des Européens, ce qui expliquerait leur retrait récent du marché.

Le siècle de l'économie du partage et de l'attention

Un enthousiasme mitigé qui, semble-t-il, révèle une certaine méfiance. Compréhensible, dans la mesure l’Internet des objets découle d’une conception des usages de la technologie qui peut effrayer. Grâce à l’intelligence artificielle, l’Internet of Things propose de troquer un peu de nos réflexes ou de notre concentration contre, par exemple, le confort d’une montre indiquant en temps réel le nombre de kilomètres que nous parcourons ou la praticité, bientôt, d’une voiture signalant la fluidité du trafic, la météo, l’état du moteur. Pratique, n’est-ce pas ? Oui, mais pour accéder à ces informations fort utiles, il convient de céder ses propres données. C’est-à-dire s’en remettre à la sagesse – une sagesse supposée – d’objets dotés d’une intelligence artificielle. Plus encore, à en croire l’essayiste américain Jérémy Rifkin7, très favorable à l’Internet of Things, les objets connectés annoncent l’aube d’un capitalisme reposant sur la collecte de ces données recueillies par des billions de capteurs. Tous reliés les uns aux autres par leur biais, nous deviendrions des « communaux collaboratifs » libérés de toute contrainte logistique de nos modes de vie actuels

De l'Internet of Things à l'Internet of Everything

Qualifiée de pernicieuse, d’utopiste même, la position de Jeremy Rifkin a été souvent critiquée8. Probablement à juste titre. S’il on se réfère à Yves Citton, le web a créé un consumérisme nouveau basé sur l’échange de biens immatériels. Ce nouveau modèle économique, Yves Citton l’appelle le « capitalisme attentionnel » 9. Or, l’arrivée des objets connectés rend d’autant plus pertinente cette analyse. Si l’Internet a facilité l’accès au savoir, permettant de scroller à l’infini à la recherche de telle ou telle information, l’Internet des objets ne fait-il pas de nous les sources-mêmes de cette information exponentielle ? Comment, alors, ne pas s’inquiéter du respect de l’anonymat quand 80% des objets connectés présentent des failles de sécurité10 ? Potentiel bouleversement du modèle économique actuel et risque d’intrusion dans la vie privée, l’Internet des objets n’en a pas fini de soulever des interrogations.

L’auteur américain Fred Turner11 apporte un éclairage historique intéressant à cette croyance quasi mystique en un progrès technique aux potentialités infinies – croyance dont Rifkin se fait le porte-parole. Pour lui, l’espoir d’une société où la technologie, dotée d’une âme, abattrait les barrières capitalistes et hiérarchiques trouve ses racines dans le courant hippie des années 60. Vingt ans plus tard, désenchantés et convertis en yuppies, les jeunes qui chantaient « peace and love » ont troqué leurs cheveux longs contre des polos Lacoste. Ayant élu domicile dans la Silicon Valley, leurs rêves de liberté se sont mus en une foi dans le progrès technologique. Aujourd’hui, la frontière idéologique est effectivement mince entre le rêve hippie de la vie en communauté et l’ambition d’une société composée de prosumers (des producteurs à la fois consommateurs) 12 communiant grâce au big data.

Simple utopie, alors ? Rien n’est moins sûr. De récents propos d’Eric Schmidt, CEO de Google, confortent les hypothèses de Rifkin sur la société de demain : « L’Internet va disparaître […] Il y aura tellement d’adresses IP, tellement d’appareils, de capteurs, de choses que vous porterez, de choses avec lesquelles vous interagissez que vous ne le sentirez même plus […] Il fera partie de votre présence tout le temps» 13.

Trépidante versatilité du progrès… Les objets connectés viennent de fêter leurs dix ans, mais l’Internet des objets serait déjà dépassé, prêt à être remplacé par l’Internet of Everything. Visant à doter l’ensemble des systèmes qui nous entourent d’une intelligence artificielle, le terme était sur toutes les bouches lors du dernier Consumer Electronics Show de Las Vegas14. Les objets connectés inspirent en ce moment leur premier souffle de vie. Préparons-nous donc à cet Internet total en espérant qu’il ne devienne ni totalisant ni totalitaire. Après tout, « science sans conscience n’est que ruine de l’âme » 15

Notes

1. http://www.academia.edu/3531091/La_machine_dans_la_philosophie_de_Bergson L’intitulé de l’exercice étant une référence à Alphonse de Lamartine (« Objets inanimés, avez-vous donc une âme / Qui s'attache à notre âme et la force d'aimer ? » tiré de « Willy ou la terre natale » in Harmonies poétiques et religieuses, 1830), une autre référence littéraire semblait propice ici. Le « supplément d’âme » provient de l’ouvrage d’Henri Bergson, Les deux sources de la morale et de la religion (1932). Dans les dernières pages du livre, Bergson en appelle à la morale pour qu’elle apporte un équilibre au progrès technique. S’il parvient à se parer d’un « supplément d’âme, le progrès technique ne sera ni frénétique ni néfaste, il sera ce grâce à quoi l’humanité grandira. L’idée d’un « supplément d’âme » présent dans la technique suppose aussi qu’il y a une dimension mystique dans le progrès : si nous ne cessons d’inventer de nouvelles techniques, ce n’est pas seulement parce que nous en sommes capables, c’est aussi parce que nous avons la ferme conviction que cela sera bénéfique à l’Homme. Il en va de même pour cette technologie naissante que sont les objets connectés. Cette thèse se retrouve donc en filigrane de cet article.

2. http://fr.slideshare.net/IBMSoftwareFr/ibm-solutions-connectetudemobileidc-infographie

3. http://technologies.lesechos.fr/experience-client/infographie-le-business-des-objets-connectes_a-55-1373.html

4. http://www.businessinsider.com/the-internet-of-everything-2014-slide-deck-sai-2014-2?op=1&IR=T

5. http://www.challenges.fr/high-tech/20131004.REU3707/samsung-vise-une-2e-annee-de-resultats-records.html

6. http://www.20minutes.fr/high-tech/1379325-20140519-francais-connaissent-plus-plus-objets-connectes

7. http://www.telerama.fr/idees/jeremy-rifkin-ce-qui-a-permis-le-succes-inoui-du-capitalisme-va-se-retourner-contre-i,117006.php

8. http://www.liberation.fr/terre/2014/10/21/la-troisieme-revolution-de-rifkin-n-aura-pas-lieu_1126521 ainsi que http://www.lesechos.fr/14/10/2014/LesEchos/21792-053-ECH_pourquoi-rifkin-fait-fausse-route.htm

9. https://lejournal.cnrs.fr/articles/lattention-un-bien-precieux

10. http://abonnes.lemonde.fr/economie/article/2014/02/17/objets-connectes-attention-au-precipice_4367698_3234.html

11. http://www.slate.fr/story/95899/fred-turner-technologies

12. http://www.theguardian.com/commentisfree/2014/mar/31/capitalism-age-of-free-internet-of-things-economic-shift

13. http://www.rtl.fr/actu/economie/davos-internet-est-voue-a-disparaitre-dit-le-president-de-google-eric-schmidt-7776347926

14. http://time.com/539/the-next-big-thing-for-tech-the-internet-of-everything/

15. Rabelais, Pantagruel (1542)