Le Léviathan qu'on abat

Pierre Frizon de Lamotte de Reges

23 ans - Telecom Ecole de Management
1er prix du concours

Pierre Frizon

En comparant l’État au monstre biblique du Léviathan (1651), Hobbes y voit le remède à l’égoïsme de la nature humaine. Grâce au monopole de la violence légitime, l’État se place comme l’autorité garante du contrat social. Il oblige alors chacun à l’exécution d’une partie de la « convention » fixée1 .

Dans les sociétés développées, l’éloignement des acteurs et la complexification des marchés accroit le besoin d’un référent. En même temps, l’essor du nu-mérique redéfinit le lien social : rôle accru de la rela-tion interpersonnelle, individualisation du service, proximité. Ces nouveaux comportements sont autant d’opportunités à saisir pour les GAFA2 qui, à travers le perfectionnement de leurs algorithmes, sont les mieux armés pour satisfaire les utilisateurs.

Pour autant, elles opposent à l’Etat de droit l’idéologie Californienne caractérisée par le hacking, le refus de la fiscalité, des normes établies. Dans un contexte de captation des utilisateurs par ces plate-formes numériques, peut-on envisager un glissement du lien de confiance au détriment de l’Etat ?

Confiance et marché des données : un usage qui vaut consentement

Aujourd’hui, la société des calculs se structure autour du marché des données : en amont l’offre de datas se développe via le perfectionnement des algorithmes (les outils de prédiction comme les cookies tiers pistant l’utilisateur), l’accessibilité des données avec l’Open Data, et la multiplication des supports de collecte - Internet of Things - qui immisce la technologie dans notre quotidien. Elle rencontre en aval une demande de données monnayables, dites de data blocks, agrégées autour de places de marchés opaques. Ces données n’existent que parce qu’il y a des traces, donc par essence un utilisateur qui accepte qu’on le piste.

L’économie nous apprend que la confiance précède la coopération, et non l’inverse : un excès de confiance des opérateurs sur les marchés financiers entraine la formation d’une bulle spéculative aboutissant à une crise. La Russel Sage Foundation et Simmel, tour à tour, peaufinent le concept de confiance : « le contraire de la confiance n’est pas la défiance ni la méfiance mais l’absence de confiance » et « l’acte de confiance se base plus sur la foi que sur l’addition ».

Ces précisions nous éclairent : en consentant à l’usage du numérique, l’utilisateur prendrait un risque irrationnel. Les Conditions Générales d’Utilisation, peu lues mais approuvées, actent l’appropriation de nos données par des tiers aux intentions mal renseignées. Le contrat social 2.0 se caractérise donc par le reflux de la confiance éclairée.

Schéma 1 de Pierre Frizon

Créer des communautés pour redéfinir l'autorité

On sait comment les entreprises obtiennent cet accord : le traitement des données par les algorithmes leurs font comprendre, anticiper, voir façonner le comportement de l’internaute afin qu’il se croit libre car « ignorant les causes qui le font agir ».

Le marché des données entre en résonnance avec la montée de l’individualisme. Ainsi, l’algorithme nous singularise et crée une relation routinière, condi-tions fondamentales au maintien du lien social. En promouvant de facto la confiance interpersonnelle3 (économie collaborative), il génère des groupements hétérogènes unis autour d’enjeux spécifiques. Cette segmentation rend obsolète les ensembles construits par les autorités traditionnelles (PCS, classes sociales) qui sont vécus comme des carcans hérités et non choisis. De plus l’abolition des frontières spatio-temporelles réduit la pertinence de ces stratifications.

Cette révolution statistique opère une mutation de taille : l’irruption de ces communautés dans le monde réel se multiplie, renouvelant les formes d’actions collectives et lien de confiance institutionnel4 . Les hôtes Airbnb, les chauffeurs UBER ou les libraires Amazon transgressent les structures établies par le biais de plateformes numériques. Le cadre du contrat social glisse alors du référent Étatique vers les standards des GAFA (détenteurs des algorithmes) qui, désormais impliqués dans l’action de service public, veulent influer sur les collectivités (cf. bibliographie).

Refondons l'Etat !

L’Etat semble démuni face aux algorithmes, son déclin dans la participation au processus d’échange est donc réel. Il doit donc se moderniser ou risquer une cannibalisation induite par la logique d’innovation-destructrice5 . Cette réorganisation, re-prise par le schéma, a trois objectifs :

  1. Garantir la formation de structures sociales pro-tectrices. L’utilisateur pourra visualiser et mo-nétiser les données constituées par son patri-moine numérique. La sousveillance, c’est-à-dire la surveillance par le bas, sera généralisée
  2. Créer un écosystème ouvert propice à l’innovation. Des services, publics et privés, à haute valeur ajoutée seront proposés.
  3. Marginaliser l’importance des GAFA dans la gestion des services publics. Le but est de faire innover les structures traditionnelles (syndicats, groupes publics)


Ce contrepoids est nécessaire : utiliser les ser-vices des GAFA engendre le risque de se retrouver démuni face à une « boite noire » de données impé-nétrables. S’ils offrent le confort de l’usage, ils ne sauraient garantir deux règles du lien de confiance : la transparence et l’accès à l’information.

Étant mue par l’intérêt général (et non les gains de productivité), l’État est l’autorité apte à court-circuiter les réseaux tentant de s’affranchir des règles de la collectivité. Il est également garant des solidarités verticales – riches/pauvres - aujourd’hui menacées par l’individualisme.

Soutenir son évolution n’est donc pas renier la modernité mais répondre à l’enjeu du sens donné au « bien commun ». L’Etat, Léviathan d’hier, s’est au-jourd’hui fait chêne. Un vieil arbre sage mais décli-nant, dont la survie dépend de nos usages. Son sou-tien suppose de voir l’intérêt général autrement que par la somme des intérêts privés. Mais dans la société des calculs, sommes-nous seulement capables de transgresser l’addition ?

Notes

Convention fixée : Si l’on se réfère au chapitre 14 (De la première et de la seconde lois naturelles, et des contrats), on comprend mieux l’importance de l’instauration d’une autorité extérieure pour l’établissement du lien de confiance, on peut ainsi le citer : « Si une convention est faite de telle façon qu'aucune des parties ne s'exécute tout de suite, car chacune fait confiance à l'autre, dans l'état de nature (qui est un état de guerre de tout homme contre homme), au [moindre] soupçon bien-fondé, cette convention est nulle. Mais si existe un pouvoir commun institué au-dessus des deux parties, avec une force et un droit suffisants pour les contraindre à s'exécuter, la convention n'est pas nulle. »

GAFA (acronyme de Google Amazon Facebook Apple auquel on peut ajouter Microsoft) : Cet acronyme définit les géants du Web qui maitrisent les plateformes d’échanges et les algorithmes.

Confiance interpersonnelle (ou confiance pair à pair) : Lien de confiance établit directement entre deux individus, sans l’intermédiaire d’institution. Dans le monde numérique, cette confiance se généralise avec l’économie collaborative. Néanmoins cette confiance inter-personnelle ne fait pas disparaitre le médiateur et le référent : ils en existent toujours mais sont difficilement identifiables car l’accent est mis sur l’échange, l’évaluation et l’expérience entre individus.

Confiance institutionnelle : Lien de confiance qui rend nécessaire la médiation d’une autorité extérieure pour permettre la bonne exécution du contrat. Paradoxalement cette confiance semble se généraliser dans tous les champs de la vie quotidienne – à l’instar du Common Law : le choix d’un restaurant, d’un médecin etc. se fait désormais sur la base d’un choix rationnel dicté par des plateformes référentes (Tripadvisor etc.). Même s’il y a un enchevêtrement avec la confiance interpersonnelle, notre choix ne réside pas tant dans la confiance que l’on porte aux utilisateurs que dans la confiance à l’égard de l’institution qui les gère (et que l’on juge donc soucieuse de nous).

Innovation destructrice : Concept théorisé par Luc Ferry, dans le prolongement de la destruction créatrice de Schumpeter, qui con-siste à questionner le fondement boulimique de l’innovation. En effet il semblerait que l’accélération de ce phénomène entrainerait des pertes irrémédiables pour le bien-être de l’humanité (savoirs classiques, bienfaits de l’ennui, culture de l’effort, etc.)

Sources

Sur la définition du lien de confiance et son impact sur la coopération sociale :
• Le Leviathan - Thomas Hobbes, 1651
• L’économie de la confiance - Laurent Eloi, Editions La Découverte (Collection repères), 2015
• Recherches en ethnométhodologie - Harold Garfinkel, PUF, 2007
• Philosophie de l’Argent - Georg Simmel, PUF, 1900
• Publications de la Russel Sage Foundation


Sur la société des calculs et la redéfinition du lien social par la statistique :
Au préalable on commencera par analyser les grandes catégories traditionnelles définies par les sociologues, on se référera alors aux manuels de SES généraux :
• SES Terminale ES - Editions Bordas, 2015
Présentation des penseurs de la structure sociale (approche nominaliste, réaliste, PCS etc.) 
• Alain Desrosières, prouver et gouverner Une analyse politique des statistiques publiques - Schlegel Vianney, 2014

Ensuite on étudiera l’impact de la statistique sur le renouvellement du lien social :
• A quoi rêvent les algorithmes : Nos vies à l’heure des big data - Dominique Cardon - Seuil, 2015
• Le conflit entre propriétaires de logements Airbnb et hôteliers à Barcelone – 08/02/2017

Sur la philosophie générale de l’innovation :

• L’innovation destructrice - Luc Ferry, Plon, 2014
Explication de la destruction créatrice de Joseph Aloi Schumpeter 
• Le Capitalisme de la Séduction - Michel Clouscard, Messidor-Éditions sociales, 1981
• Solaris - Stanislas Lem, Albin Michel, 1961, (adapté au cinéma par Andrei Tarkovski en 1972)

Sur la philosophie Californienne et les GAFA :
On s’intéressera d’abord à la philosophie Californienne de la Silicon Valley :
Intervention d’Eric Sadin sur TV5 Monde en 2015 
• Society n°43 – Numéro spécial élection américaine de novembre 2016 (dossier p26 : Le monde selon la Silicon Valley)
• Le grand Chambardement du numérique - Conférence de l’IREST du 6 décembre 2016 (en particulier l’intervention d’Olivier Iteanu auteur du livre : Quand le digital défie l’état de droit, Edition Eyrolles, 2016)

On étudiera ensuite son application dans les domaines stratégiques :
• Surveillance - Can an Amazon Echo Testify Against You? Jake Swearingen, 2016
• Surveillance - Avec Safety Check, Facebook endosse une grave responsabilité, Lily Hay Newman, 2015
• Télécommunication - L’Inde met un coup d’arrêt aux rêves de Facebook d’un Internet low cost, Florian Reynaud, 2016
• Transport - Les « Google Bus » attaqués en justice, Jérôme Marin, 2014
• Éducation - Bientôt à Paris, une très singulière « université », Benoit le Corre, 2015
• Éducation - Amazon Education annonce le lancement d’Inspire, 2016
• Santé – Ce que prépare les géants du numérique, Anne Brunel, 2016

Sur les perspectives de réorganisation de l’Etat :
Uberisons l’Etat - Clément Bertholet et Laura Létourneau 
• Le Whois, talon d’achille de la protection des données personnelles - Michel Arnaud - C.N.R.S. Edition, « Hermès, La Revue » 2009, pages 105 à 108
De la sousveillance. La surveillance globale, un nouveau mode de gouvernementalité - Dominique Quessada - Multitudes 2010/1 (n° 40), p. 54-59 
• Application cookie Viz (outil de tracking)
• Application Finamatic (Aide aux financements d’État)