Vers une éthique de la différenciation pédagogique ?

Audrey Jarre

23 ans - HEC Paris
Mention spéciale

Audrey Jarre

On constate aujourd’hui une dynamique entrepreneuriale soutenue autour des “Edtech1” (technologies de l’éducation) et plus largement autour de la personnalisation de l’apprentissage pour stimuler les capacités des élèves. Cependant, la collecte de données massive que l’introduction du numérique à l'école sous-tend peut être préjudiciable. Ces données permettent en effet une identification (directe ou indirecte) de l’élève, posant des questions qui vont bien plus loin que celles autour des bénéfices attendus de la technologie comme outil cognitif et social.

Au delà de concerner massivement des personnes mi-neures, il s'agit d’associer à des données d’identification des données qui traduisent un jugement sur la valeur, les performances ou le comportement des personnes, ce qui pose des questions éthiques. On note des craintes fondées sur le devenir des informations cruciales détenues sur les élèves tout au long de leur scolarité. Une réflexion sur l’éthique est-elle nécessaire avant même d'innover dans l'éducation ?

De la nécessité d'une charte de confiance

Le gouvernement français met actuellement en place une charte de confiance des services numériques pour l’éducation2 sur le modèle du “Student Privacy Pledge” américain qui avait rassemblé jusqu’à 300 signataires3 . Cette charte vise à engager les partenaires de l’école numérique sur leurs pratiques commerciales mais aussi sur les conditions éthiques de leur déploiement à grande échelle dans le paysage français. Il s'agit d’éviter un développement chaotique et d’accompagner la transition numérique avec une politique volontariste. Les questions de publicité, d'utilisation des données personnelles ou encore de la qualité du contenu sont capitales.

Cette charte, d’une durée de trois ans reconductible, vise à créer une confiance nécessaire dans le paysage changeant de l’école numérique. Au delà de l’exemplarité, il s’agit également de différencier la filière française de ses concurrents étrangers à travers ce travail de collaboration entre le ministère, la Chambre syndicale des sociétés d’études et de conseils numériques (SYNTEC numérique), l’Association française des industriels du numérique éducatif (AFINEF) et le syndicat national de l'édition. A l’heure où des logiques commerciales pourraient faire partie de cette récolte de données, c’était une étape nécessaire afin de ne pas handicaper le déploiement de ces outils.

Les acteurs du “numérique libre” restent toutefois scep-tiques face à l’impact de cette charte, notamment oppo-sés au décrié partenariat entre Microsoft et l’Education Nationale dans le cadre du “Plan Numérique à l'École”. Peut-on parler d’une responsabilité régalienne de l’Etat dans la création de ce pacte de confiance, et doit-il aller plus loin dans les différentes restrictions qui le compo-sent ?

Aux Etats-Unis, pays dont la filière “Edtech” est désormais bien installée, des firmes, comme F3 (Fagen Fried-man & Fulfrost LLP, en Californie) se spécialisent en la matière afin d’accompagner les firmes de la filière dans leur déploiement dans les écoles publiques4 . Géolocalisation, médias sociaux : les enjeux vont bien au delà de la collecte de données sur l’apprentissage et risqueraient, non contrôlés, de donner lieu à une marchandisation de ces données extrêmement ciblées. 

Données perso

Différenciation pédagogique ou massification des données numériques ?

En effet, malgré la charte, analyse comportementale et profilage à partir des données collectées restent possible, et c’est bien ici que des questions éthiques fondamentales doivent faire partie intégrante du projet pédagogique de l’enseignant ou de l’établissement.

Des études scientifiques montrent que la technologie mise au service de l’éducation peut être le vecteur de démarches favorables à la différenciation pédagogique5 et à la coopération dans les apprentissages. Y-a-t-il ce-pendant un danger à une massification des donnés nu-mériques sur les élèves et enseignants, au delà du fan-tasme d’une traçabilité parfaite et d’une personnalisation salvatrice ?

Quels laboratoires pour des futurs à inventer ?

A l’heure du déluge informationnel et cognitif, il s’agit de forger de nouvelles façons d’apprendre qui ne sont pas qu’un calque technologique sur des pratiques anciennes.
Au delà d’une confiance numérique liée aux données, on peut donc également se poser la question de l’efficacité : il s’agit ici d’une confiance liée aux usages et à la conception de produits qui, loin d’un opportunisme mercantile et malgré l’attrait des méthodologies agiles6, s’appuient sur une recherche poussée en la matière. Des études sont nécessaire afin de valider ou infirmer les vertus pédagogiques de cet outil. Selon l’OCDE, l’incidence des nouvelles technologies sur la performance des élèves serait loin d’être prouvée.

Les lab schools sont des écoles adossées à un départe-ment d’université ou à une institution qui forme des enseignants. Elles associent trois activités complémentaires : l’enseignement, la formation et la recherche. Du fait de cette structuration, un lien organique se tisse tout naturellement entre éducation et recherche7 , qui permet de “développer et de tester de nouvelles approches, en modélisant les meilleures pratiques”8 .

Certaines, comme aux Etats-Unis, filment en permanence leurs élèves, d’autres enregistrent les données à des fins de personnalisation de l’enseignement. Cependant, leur but est de permettre un nouveau type de confiance qui est aujourd’hui absent : une lab school se caractérise par une participation à la construction des savoirs et par l’application à l’éducation d’une approche scientifique ou « éducation fondée sur les preuves » (evidence-based). L’idée est de promouvoir les pratiques éducatives basées sur de telles données, par opposition aux pratiques fondée sur de simples représentations ou sur des philosophies. C’est ainsi qu’une nouvelle confiance numérique fondée sur la preuve peut émerger : un comité d'éthique et de déontologie est nécessaire pour mettre en confiance les élèves et parents de ces écoles différentes qui font avancer la science.

En matière éducative, la confiance numérique passe par une conscience aiguë de l’émergence de nou-veaux risques : elle est une chimère s’il n’y a pas de pro-tection des données personnelles de ses utilisateurs, en majeure partie des mineurs rendus vulnérables par un usage omniprésent et non différencié de ces outils. Au delà d’y apposer un label, il faut construire à la filière du numérique française un cadre : il s’agit aujourd’hui de plaider pour une gouvernance ouverte des choix opérés au niveau national afin de les clarifier et de donner pré-séance aux besoins des acteurs de terrain. Sophie Pène, anthropologue et directrice du master Edtech du CRI (Centre de Recherche Interdisciplinaire), affirme ainsi le besoin d’une “politique de protection des usagers et de facilitation de la création pédagogique”9 : la confiance ne peut être rétablie que par ce double élan vertueux.

Sources

• BATES, M. (2016) STUDENT PRIVACY PLEDGE REACHES MILESTONE OF 300 SIGNATORIES - FUTURE OF PRIVACY FORUM.

• CHABAL, A. (2017) LES DIX ENTREPRISES FRANÇAISES DE LA EDTECH A SUIVRE.

• CUCCHIARA, M. (2010) NEW GOALS, FAMILIAR CHALLENGES? A BRIEF HISTORY OF UNIVERSITY-RUN SCHOOLS.

CHARTE DE CONFIANCE DES SERVICES NUMERIQUES POUR L’EDUCATION: SIGNATURE DE L’ENGAGEMENT DES REPRESENTANTS DE L’INDUSTRIE ET DE L’EDITION NUMERIQUE - L’ECOLE CHANGE AVEC LE NUMERIQUE. 

• HAAG, P. (2016) LES LAB SCHOOLS: UNE VOIE POSSIBLE POUR RAPPROCHER ENSEIGNEMENT ET RECHERCHE ?

• MAILLARD, M. (2015) EN CLASSE, LE NUMERIQUE NE FAIT PAS DE MIRACLES.

• MCDERMOTT, J. (2015) IN EDTECH, MOVING FAST WITHOUT BREAKING TRUST (EDSURGE NEWS).

• MONTGOMERY, B. AND HOSSFELD, M. (2016) PRACTICING PRIVACY: INSIGHTS FROM EDTECH LAWYER GRETCHEN SHIPLEY (EDSURGE NEWS).

PENE, S. (2016) POUR UNE GOUVERNANCE OUVERTE DES CHOIX TECHNOLOGIQUES DE L’EDUCATION NATIONALE.