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L'entreprise archipel, futur refuge des travailleurs nomades

27 mars 2014

mentions spéciales du jury (2ème place ex-aequo) : 800 euros

La désertion des bureaux a déjà commencé, mais certaines grandes entreprises résistent de leur mieux. En 2013, Yahoo! bannissait le télétravail conservant l'espoir « de travailler côte-à-côte » et « de se réunir physiquement » 1. « Tout le monde sur le pont », clamait fièrement Hewlett Packard en lui emboîtant le pas 2. Leurs employés doivent revenir au navire amiral, se réunir à nouveau en un même lieu et se réapproprier l’open space. Rien ne garantit pourtant que l’open space ne reste pas désespérément silencieux. En 2010, la sociologue Nancy Baym décrivait les adolescents dînant en famille comme « présents physiquement en un endroit, mais mentalement en un autre » 3. Serait-il sur-prenant qu’en 2020 les adolescents d'alors aient rejoint l'entreprise en y important leurs usages ?

Des interactions sociales bouleversées

Au travail, les outils de communication se diversifient empruntant à ceux déjà disponibles à l’extérieur. Les réseaux sociaux d’entreprise permettent désormais de conserver ou tisser des amitiés avec des collègues à l’autre bout du monde aussi aisément qu’avec ceux im-posés par le bureau. Les équipes virtuelles se multiplient, et l'Institut pour le Futur prédit qu'une compétence clé de 2020 sera la capacité à travailler efficacement au sein de telles équipes 4. L’adoption de ce cyberespace professionnel ne sera toutefois pas sans conséquence. Les managers devront faire preuve de charisme virtuel et apprendre à diriger des individus qu'ils n’auront jamais rencontrés. Des compétences que les jeunes affutent déjà dans leurs jeux en ligne 5 et leurs amitiés virtuelles anonymes.

Les bureaux ne sont plus en vogue

La principale victime de cette banalisation des interactions virtuelles n’est pourtant pas tant le manager que le bureau. « Le travail n’est plus un lieu où l’on se rend mais quelque chose que l’on fait », écrit le rédacteur en chef de Management 6. Dans une enquête pour Regus et Unwired, 71% des sondés estiment que les jeunes générations préféreront le travail virtuel aux bureaux traditionnels 7. En effet, entre le collègue malodorant et le cocon familial, les transports matinaux bondés et le confort du chez soi, le vieil ordinateur du bureau et l'iPad personnel flambant neuf, le choix est vite fait. Même la SNCF recommande aux employés le travail flexible pour désengorger les transports 8. Il est temps de larguer les amarres et de voguer de ses propres voiles.

Ne pas céder aux sirènes du télétravail

image pour Stich

En 2013, Gauthier Toulemonde décide de télétravailler pendant 40 jours sur une île déserte coupée du monde. Il intitule son expérience Web Robinson.

Le domicile est une destination convoitée. Une enquête du tour de France du télétravail révèle que 73% des employés désirent le pratiquer, mais 53% se heurtent encore au refus de leurs managers qui doutent notamment de leur efficacité 9. Des études démontrent en effet que le succès du télétravail repose sur des qualités comme la responsabilité et l’autonomie 10, qui manquaient apparemment à certains employés à la dérive que Yahoo! a souhaité rapatrier. Le télétravail ne plaît pas non plus à tout le monde. Certains sont loin de se sentir libres chez eux. A la maison, la frontière entre vie privée et vie professionnelle s’atténue, et les tâches domestiques s’ajoutent à celles du travail. La sociologue féministe Ursula Huws compare ces télétravailleurs prisonniers de leurs domiciles aux épouses d’après-guerre condamnées à la vie domestique 11. La sédentarité ne sied pas au travailleur nomade.

Reste encore à combler le manque des amis de bureau, ces collègues sympathiques avec qui prendre un café le matin et rigoler. « Il y a quelque chose de magique à partager un déjeuner au bureau », murmure presque avec nostalgie le directeur financier de Google 12. L’isolement est mal vécu par de nombreux télétravailleurs qui regrettent parfois les interactions sociales entre collègues. Hors de question toutefois pour eux de revenir au port d’attache, de subir à nouveau costumes et transports bondés.

Cap sur les esapces de co-working

C’est justement en craignant l’isolement tout en rêvant de liberté que Brad Neuberg créa le concept de coworking 14. Ces espaces permettent de se retrouver pour y serrer de bon matin les mains chaleureuses d’autres travailleurs dans le même bateau. Certains espaces de coworking comme NextKids disposent même d’une crèche pour y travailler à proximité de ses jeunes enfants 15. Ces tiers-lieux ont le vent en poupe mais n’apaisent toujours pas les craintes des managers en manque de confiance.

Liberté maitrisée dans l'entreprise archipel

Pour assouvir leur désir de contrôle, certains managers envisageront peut-être la surveillance totale. L’entreprise Affectiva a récemment dévoilé un logiciel capable de s’assurer par caméra qu’un individu garde bien les yeux rivés sur l’écran, et des médias comme Businessweek n’ont pas manqué de le comparer à l’expérience Ludovico d’Orange Mécanique 16. Le danger que représente cet outil entre de mauvaises mains et la mobilisation actuelle des jeunes générations contre la société de surveillance laissent cependant à penser que l’entreprise de 2020 ne pourra pas être totalitaire.

Il s’agirait au contraire de créer des lieux de confiance permettant davantage de liberté tout en restant en lien avec l’entreprise, conciliant les avantages du télétravail, du coworking et du bureau. Les entreprises de 2020 ne pourront continuer à clamer « tout le monde sur le pont » quand les mutins seront de plus en plus nombreux à vouloir « quitter le navire ». Où que se trouvent leurs employés, elles devront leur garantir un espace convivial où jeter l’ancre. Leur organisation devra s’inspirer des réseaux pirates, devenir pair-à-pair. Des locaux à taille humaine répartis sur l’ensemble du territoire et des partenariats avec les télécentres existants pourraient remplacer à terme les immenses bureaux urbains qui ne cessent de se vider et de dévaluer. Les travailleurs virtuels, navigateurs du web, pourront bientôt trouver refuge dans l’entreprise archipel.

Notes

  1. Swisher, K. (22 février 2013). “Physically Together”: Here’s the Internal Yahoo No-Work-From-Home Memo for Remote Workers and Maybe More. AllThingsD.
  2. Hesseldahl, A. (8 octobre 2013). Yahoo Redux: HP Says “All Hands on Deck” Needed, Requiring Most Employees to Work at the Office (Memo). AllThingsD.
  3. Baym, N. K. (2010). Personal connections in the digital age. Cambridge, UK; Malden, MA: Polity.
  4. Institute for the Future (2011). Future Work Skills 2020.
  5. Seriosity & IBM (2007). Virtual Worlds, Real leaders: Online games put the future of business leadership on display.
  6. Scherrer, M. (février 2012). Editorial du n°194 de Management.
  7. De Mazenod, X. (25 mai 2011). La flexibilité du travail va bouleverser l’immobilier d’entreprise . Zevillage.
  8. Seres, A. (21 mars 2013). Trains bondés ? Allez travailler plus tard, conseille la SNCF. Le Figaro.
  9. Tour de France du télétravail (2012). Infographie grande enquête télétravail 2012.
  10. O'Neill, T. A., Hambley, L. A., Greidanus, N. S., MacDonnell, R., & Kline, T. J. (2009). Predicting teleworker success: an exploration of personality, motivational, situational, and job characteristics. New Technology, Work and Employment, 24(2), 144-162.
  11. Huws, U. (2003). The making of a cybertariat: Virtual work in a real world.
  12. Grubb, B. (19 février 2013). Do as we say, not as we do: Googlers don't telecommute . The Sydney Morning Her-ald.
  13. Bailey, D. E., & Kurland, N. B. (2002). A review of telework research: findings, new directions, and lessons for the study of modern work. Journal of Organizational Behavior, 23(4), 383–400.
  14. Fost, D. (2008). They’re working on their own, just side by side. New York Times.
  15. Baer, D. (31 janvier 2014). What if you combined co-working and daycare? FastCompany.
  16. Wong, V. (15 août 2013). New Software Forces You to Pay Attention During Company Training. BloombergBusi-nessweek.

Sources